Bordeaux & la Gironde en novembre 1918-juin 1920: considérations générales

Bordeaux & la Gironde dans l’après-guerre
(novembre 1918-juin 1920)

Introduction générale aux trois demi-journées d’étude des 8 et 9 novembre 2018 au Musée d’Aquitaine à Bordeaux

Hubert Bonin, professeur émérite & chercheur en histoire économique, Sciences Po Bordeaux et UMR CNRS 5113 GRETHA-Université de Bordeaux

L’armistice intervient sur le front d’Europe occidental le 11 novembre 1918 entre les pays de l’Entente et les pays des Empires centraux . Le président Woodrow Wilson débarque au Havre le 13 décembre 1918 en vue de la conférence de la paix. Puis le traité de Versailles est signé le 28 juin 1919 (date anniversaire de l’attentat de Sarajevo, dans la Galerie des glaces du château de Versailles) , mais il n’est promulgué que le 10 janvier 1920. Un grand défilé de la Victoire a lieu à Paris et dans plusieurs grandes villes le 14 juillet 1919, en point de rencontre de l’histoire de la Nation sauvegardée et de l’exaltation de la Patrie triomphante.

Trois demi-journées d’étude organisées à Bordeaux les 8 et 9 novembre 2018 se concentrent sur l’évolution et l’état de Bordeaux et de la Gironde durant cette période d’une grosse année – en évitant d’aller au-delà, d’autant plus que la Fédération historique du Sud-Ouest organise à Bayonne, à la mi-novembre, son colloque annuel sur les après-guerre, dont l’après-Première Guerre mondiale. « Sortir de la guerre » constitue un enjeu historique, certes discret et pacifique par rapport aux grands événements des années 1914-1918, mais tout aussi riche en défis politiques, sociaux ou idéologiques.

1. Une société en transition

Des historiens et des témoins des événements, voire des militaires, comme le général Edmond Buat dans ses mémoires , ont relevé que nombre de Français ont pu être sidérés par une suspension aussi rapide des combats. Alors qu’on préparait l’envoi de troupes américaines supplémentaires sur le front à partir de la base portuaire girondine, que la machine productive continuait à monter en puissance, pour la fabrication d’obus et de munitions, d’avions (avec par exemple la construction de l’usine Blériot à Bègles), de produits chimiques (avec la seconde poudrerie, à Bassens), que la force logistique tournait à fond, tout à coup, cette mobilisation et ce mouvement brownien sont quasiment suspendus. Une clause des marchés de guerre prévoyait que les contrats seraient suspendus en cas d’armistice ; mais les marchés en cours portaient sur les années 1918-1919, et, soudain, ils sont interrompus par la mise en œuvre inopinée de cette clause.

C’est un grand soulagement mais aussi une grande interrogation : que va-t-il se passer pour les combattants, les populations déplacées, les blessés de guerre et mutilés, les femmes et ouvriers du « second front » ? On sait que tout soldat qui est revenu sans attendre l’autorisation officielle a perdu tout droit aux avantages d’ancien combattant. Aussi a-t-il fallu plusieurs mois pour que la masse des militaires démobilisés , classe par classe, soit transportée vers les lieux d’origine : l’engorgement des transports, la nécessité de récupérer les équipements et habillements, le besoin de respecter les procédures administratives d’enregistrement expliquent cette relative lenteur dans la mise en œuvre des transferts, qui n’ont été effectués souvent qu’au second semestre de l’année 1919, voire en 1920 pour des soldats éloignés en Méditerranée centrale, notamment.

La transition a été rapide pour les salariés du second front. Les hommes mobilisés dans les outils de production ou de logistique ont vécu des semaines de réadaptation, de transfert ou de « retour à la normale » en passant de l’économie militarisée à l’économie civile, comme dans les sociétés ferroviaires. La militarisation de l’économie s’est disloquée. Mais il a fallu que la main-d’œuvre civile qui avait été recrutée dans les établissements industriels et logistiques pendant le conflit laisse sa place, puisque la loi du 22 novembre 1918 contraint les patrons à réembaucher leurs salariés qui étaient partis en guerre. Les femmes (munitionnettes ou non) et les hommes recrutés en 1914-1918 doivent souvent quitter leur poste, mais ils bénéficient d’une allocation de départ.

Il faut songer à la reconstruction des familles et au retour des populations à la vie courante. Il faut soupeser les mentalités et l’état de la société dans son ensemble, dans ses espaces de vie et dans ses espaces de travail (syndicats, femmes, etc.).

2. Des souffrances dans l’après-guerre

Au-delà du « matériel », des transitions concernant les hommes et les femmes engagés dans la guerre militaire ou économique, nombre de souffrances doivent être endurées. Tout d’abord, la relance de la guerre de mouvement a eu un effet inattendu : à cause de l’intensité des bombardements d’artillerie, de la politique de terre brûlée menée par les Allemands dans leur repli et donc d’ultimes destructions, nombre de populations du Nord-Est doivent être évacuées ; une ultime vague de « réfugiés » gagne ainsi l’Ouest atlantique et Bordeaux elle-même. Même si les groupes de réfugiés précédemment descendus en Gironde remontent peu à peu, la prise en charge de populations fragiles se poursuit en 1919-1920.

Certes, des hôpitaux ferment une fois que se sont enclenchées la cessation des combats et la collecte des ultimes blessés. L’hôpital auxiliaire 22, au 44 rue Calvé, dans la garderie d’enfants Saint-Ferdinand (avec 107 lits depuis le 12 septembre 1914) ferme le 13 janvier 1919 ; le lycée Saint-Genès, hôpital temporaire 18 et 19 depuis le 15 août 1914 ; cesse ses fonctions le 10 mai 1919 ; L’Hôpital 35, au quartier d’artillerie, cours Saint-Jean, ferme le 27 juillet 1919 – il aura réuni entre 570 et mille lits depuis mars 1915. Peu à peu, par conséquent, l’appareil médical de soins des blessés est (heureusement) démantelé.

Toutefois, il faut tout de suite que le corps médical, les hôpitaux et foyers d’accueil se mobilisent pour continuer à soigner les blessés de guerre qui sont rapatriés encore à l’automne 1918, puis à traiter les gazés et mutilés qu’il faut insérer dans un effort durable d’opérations et de soins de suite. L’un des hauts cadres de la succursale de la Banque de France de Bordeaux, Léon Cigarroa, doit ainsi subir des opérations et traitements à l’hôpital tout au long des années 1920.

En Gironde comme ailleurs, l’épidémie de grippe espagnole fait des ravages. On estimerait à vingt, voire à trente, millions de morts, le nombre mondial des victimes en 1918-1920, et ce serait quelque 211 000 Français (ou 250 000) qui en seraient morts. Tout comme Guillaume Apollinaire le 9 novembre 1918, l’auteur de pièces à succès qu’est Edmond Rostand en tombe victime lui-même le 2 décembre 1918 à seulement 50 ans, alors qu’il séjournait à Paris, loin de sa résidence d’Arnaga dans le Pays basque. Une guerre de l’arrière est donc menée contre ce fléau, y compris dans l’après-guerre.

Sur tous ces registres, les trimestres allant de l’automne 1918 à l’hiver 1920 constituent un immédiat après-guerre douloureux, tragique même pour de nombreuses familles. Des centaines de milliers d’enfants se retrouvent orphelin de père, et la Gironde met en œuvre à leur égard la loi sur les pupilles de la Nation, votée le 27 juillet 1917.

Il faut en sus évoquer « le deuil des vivants » , les effets encore forts causés dans les familles par la perte d’un proche : « La guerre lui avait pris deux de ses fils : une guerre hors d’usage préparait une paix bien usée. L’aventure même la plus anodine a une pulpe charnue. Oui, l’aîné était mort et elle ne l’avait pas vu mourir : elle n’avait même pas eu de pressentiment ; elle continuait à espérer et ce n’est pas un bout de papier signé d’un général qui pouvait lui arracher un visage qui ne vieillirait plus. Elle refusait cette mort : comme une passion inextinguible, un amour furieux qui se rebellait : son enfant était invincible dans son cœur. » Des journaux intimes, des articles de presse, cette fois sans plus de censure, la littérature et les arts vont absorber une partie de ces souffrances indicibles, mais nombre de Girondins abordent les années 1919-1920 avec une quelque tragique tristesse.

3. Après l’économie administrée : économie mixte ou libéralisme ?

Tandis qu’Étienne Clémentel , ministre du Commerce & de l’Industrie en 1916-1920, se fait l’apôtre d’une reconversion de l’économie mixte au service de la reconstruction et d’une forte impulsion au progrès industriel , une majorité d’experts, de parlementaires, de ministres pousse désormais au retour à la normale, c’est-à-dire à une économie de marché fonctionnant selon les principes et processus libéraux. La Gironde doit donc se couler dans ce moule : les entités échafaudées pendant le conflit pour gérer les flux logistiques sous le contrôle de l’Intendance militaire ou de la Préfecture sont démantelées en quelques mois. Le contrôle et la gestion du Ravitaillement, les cartes de pain et d’autres denrées, disparaissent.

Néanmoins, Bordeaux aura bénéficié de certains héritages de l’interventionnisme. Les Banques populaires lancées par la loi du 13 mars 1917 s’enracinent en Gironde par le biais de la Banque populaire de la Gironde le 28 novembre 1919, avec le négociant Charles Cazalet comme président et Fernand Philippart comme vice-président. Elle met en œuvre notamment la loi de 1919 sur les crédits attribués aux démobilisés et dont la distribution est garantie exclusivement par les Banques populaires, dont la mission est de choyer les artisans et petits patrons. De son côté, les deux caisses régionales du Crédit agricole accordent des prêts aux paysans démobilisés. Les équipements du port construits par la France ou les États-Unis sont transmis au Port autonome de Bordeaux qui est institué en 1920 : le capitalisme de la cité-port reprend son programme de modernisation d’avant-guerre et ses projets de guerre , en coopération avec l’État et la municipalité : des îlots d’économie mixte sont consacrés aux « biens communs », aux services publics, comme dans l’énergie avec la Régie créée par la Ville de Bordeaux.

Quoiqu’il en soit, les années 1920 s’ouvrent par le retour de la « libre entreprise », la reconversion des établissements de production ou de logistique vers les filières civiles, la commande privée, même si des débouchés se reconstituent dans le secteur public (dans les chantiers navals, par exemple) et si l’État conserve un ancrage girondin, surtout grâce à la Poudrerie de Saint-Médard-en-Jalles, faute d’arsenaux en Gironde – ils sont plus au Nord (Angoulême, Châtellerault, etc.).

Les patrons du secteur privé sont donc seuls responsables du plus ou moins grand dynamisme du capitalisme bordelais, qu’ils appartiennent aux élites classiques du Pavé des Chartrons, de « l’aristocratie du bouchon » ou de la communauté du négoce colonial, figures de proue des « dynasties bordelaises », qui renouent vite avec la croissance des affaires , qu’ils aient bénéficié de la guerre pour accumuler quelque capital ou qu’ils décident de créer de « jeunes pousses » dans le cadre de la deuxième révolution industrielle enclenchée depuis les années 1890.

Tous peuvent se retrouver à la Chambre de commerce, qui renouvelle banalement son état-major au lendemain de la guerre , le 25 novembre 1919. L’élection comme président (1919-1925) du patron d’une société de produits chimiques (noir animal, superphosphates, engrais) Étienne Huyard marque l’importance de l’industrie en cet après-guerre, et plusieurs gros industriels le rejoignent au Bureau (Albert Dormoy, Armand Rödel, Georges Boubès, Fernand Belliard, Georges Barrès) en marquant la poussée de ce secteur dans la cité-port, aux côtés du négoce portuaire et de la logistique (Paul Maurel, Gabriel Maydieu, Émile Moulinié, etc.) et du négoce des vins et alcools (Édouard Glotin, Édouard Faure, Eugène Buhan, Fernand Ginestet. Mais les patrons peuvent aussi s’associer au nouveau groupe de représentation des intérêts qu’est la Confédération générale de la production française (CGPF), créée en 1919, avec une section en Gironde.

4. Des héritages immédiats ?

Est-ce « le retour à la normale » dans la société elle-même ? Peut-on passer par pertes et profits presque cinq années de guerre ? Les écoles rouvrent à Bordeaux le 18 novembre et les internats scolaires le 25. L’Instruction publique est prioritaire, mais on peut supposer que, dans les cours de « morale » et d’histoire, la Grande Guerre est destinée à figurer en bonne place.

D’un côté, le couple « politique et syndicalisme » n’a pu manquer de se redessiner. Les mentalités sociales ont évolué sur le champ de la lutte des classes, maximaliste, ou des revendications, au minimum. L’esprit de l’Union sacrée, la philosophie de consensus socio-économique entretenue par le ministre Albert Thomas pendant plusieurs semestres, la nécessité de reconnaître peu ou prou le dévouement d’un peuple mobilisé sur le front ou dans la machine économique et le sur-travail effectué, poussent au réformisme : en Gironde aussi va s’appliquer la loi des huit heures. Et l’esprit de progrès social et économique s’incarne par la volonté de mener une guerre des qualifications, de ne pas laisser la France loin derrière l’Allemagne pour l’enseignement professionnel – comme l’Alsace-Lorraine en avait bénéficié depuis 1871 d’ailleurs.

Dès le 6 août 1919 naît le lycée privé professionnel des métiers La Ruche, pour former des secrétaires, dans l’hôtel particulier de la famille Pichon-Longueville, dans le quartier de La Bastide. Puis Bordeaux va bénéficier de la grande loi relative à l’organisation de l’enseignement technique industriel et commercial (dite loi [Placide] Astier) du 25 juillet 1919, avec ses trois volets : la formation professionnelle, chargée de prendre en compte les besoins de connaissances pratiques ou théoriques nés du métier ; l’éducation ouvrière, ayant pour but d’acquérir une meilleure formation militante ; et l’éducation populaire, chargée de mettre en œuvre une pratique étendue des loisirs. Il faut également mettre en œuvre les lois du 2 août 1918 et du 31 mars 1919 concernant la rééducation des mutilés de guerre , pour les deux tiers des agriculteurs et des ouvriers, souvent sous l’égide de l’Office national des mutilés & réformés, établissement public créé en mars 1916 : il dispose d’une école à Bordeaux, avec 320 places dès février 1919, qui reste active dans tout l’entre-deux-guerres. Mais les initiatives privées des entreprises ou les « emplois réservés » dans les services publics et le rail constituent une voie essentielle pour cette réinsertion.

La mise en avant du sport et des loisirs du corps est un héritage d’une guerre où l’engagement physique s’est avéré essentiel , y compris pour charger les obus. La création des Girondins de Bordeaux et celle du Racing Club de Bordeaux en 1919 en sont des incarnations, tandis que les « patronages », souvent parrainés par le patronat social-chrétien, vont continuer de fleurir, avec leurs loisirs sportifs.

Gauches et droites s’affrontent résolument lors des élections de 1919-1920 ; le syndicalisme se consolide et se diversifie selon ses tendances internes (à la CGT) ou sa philosophie social-chrétienne (CFTC). L’élu de centre-gauche qu’est Charles Gruet, maire pendant toute la guerre (en 1912-1919) laisse certes la place à un homme de centre-droit, Ferdinand Philippart (1919-1925), le patron de la Grande Huilerie bordelaise. Mais il représente, un peu comme Louis Loucheur, un courant plutôt de centre-droit, moderniste, et réformiste puisqu’il est le président du Groupe des patrons sociaux en Gironde. On sent chez les élus un désir de renouveau, non pas de reconstruction, contrairement aux régions septentrionales, mais de progrès, avec des projets de grands travaux en 1920-1921 : grand boulevard circulaire autour d’un grand centre-ville, aménagement d’une nouvelle gare centrale, palais du commerce, grands hangars sur les quais, autour des idées de l’architecte Cyprien Alfred Duprat en particulier.

5. Guerre et paix : du patriotisme aux tensions ?

Bordeaux et la Gironde ont montré leur ferveur patriotique durant le conflit, avec la célébration de certains événements (fête nationale du 14 juillet, association à la fête de l’indépendance américaine le 4 juillet 1918). La joie de masse exprimée le 11 novembre 1918, le bonheur intime des familles malgré et les difficultés financières de nombre de démobilisés – d’où la création du ministère des Pensions en janvier 1920 –, l’exaltation d’une presse quotidienne enfin libérée du carcan de la censure, sont autant de leviers d’une expression du patriotisme citoyen. Les projets de monuments aux morts fleurissent dans nombre de communes et à Bordeaux même, avant le mémorial des Américains à Soulac.

En complément des cartes postales et des courriers envoyés du front – fort respectueux de la censure postale –, chaque famille ou presque va pouvoir écouter, en direct, le témoignage des jeunes ayant rejoint le front et dès lors participer à cette ferveur rétrospective – telle que celle qui s’exprime par la publication rapide de guides Michelin permettant de visiter et de comprendre les champs de bataille, en autant de pèlerinages : la collection comprend 29 titres en français entre 1917 et 1921, mais aussi vingt en anglais, quatre en italien, un en allemand, avec deux millions de ventes au total – et certains de ces ouvrages sont disponibles en version numérique.

La Gironde s’engage elle aussi derrière le Bloc national pour les élections législatives de 1919, le qualificatif de « national » voulant symboliser la volonté de rassembler la Nation qui n’est plus en danger, mais qu’il faut promouvoir avec ardeur dans la reconstruction des régions, la sauvegarde des finances publiques et du franc (contre une forte dépréciation causée par l’inflation) et les négociations de paix et d’indemnisation, avec les Réparations en argent et surtout en nature – et Bordeaux pourra ainsi construire plusieurs hangars modernes le long de quais au milieu des années 1920.

Mais est-ce que tous les Girondins ont partagé cette foi nationale ? Comment et quand a commencé à mûrir le pacifisme ? Est-ce que la gauche socialiste, puis aussi communiste, et le syndicalisme ont porté un tel courant ? Les histoires de Bordeaux ont retracé les tensions entre tous les courants au sein des gauches et des syndicats : la Gironde elle aussi est secouée par les débats, divisée quant aux solutions à proposer, et le courant pacifiste s’y est enraciné comme ailleurs. Plus immédiatement, c’est la fissuration du front patriotique par des mouvements sociaux qui pourrait susciter des inquiétudes.

Pourtant, la Gironde semble relativement peu touchée par le mouvement de grèves qui secoue la région parisienne et diverses villes provinciales entre le 2 et le 30 juin 1919, ce qui suscite une attention vigilante de la part du ministre de l’Intérieur Jules Pams. Il est vrai que le taux d’emploi est élevé en 1919 – avant la récession de 1920-1921 : « La situation ouvrière est favorable. Le chômage est inexistant. Il y a plutôt pénurie de main-d’œuvre. De toutes parts, on réclame des ouvriers, ce qui indique que les futurs démobilisés trouveront à s’occuper aussi bien que dans l’agriculture qu’à l’usine ou à l’atelier. »

On ne signale que quelques mouvements épars, telles à la fin de mars les grèves des manœuvres charbonniers et du personnel de l’outillage du port, tandis que s’expriment les revendications des cheminots, avant, à la fin avril, une grève des déménageurs pendant six jours. Le port s’agite à nouveau avec une grève des dockers charbonniers, lancée le 16 mai pour les sacquiers et le 19 pour les autres catégories, avant celles des camionneurs transporteurs le 23 mai , et cette suspension du travail se poursuit en juin pour les dockers arrimeurs et charbonniers . Mais la grogne contre l’inflation finit par s’exprimer quand font grève environ 20 000 salariés à Bordeaux, en exigeant une nouvelle hausse de 30 % en moyenne des salaires des spécialistes et de 50 % de ceux des manœuvres

Malgré des craintes vis-à-vis de l’action de la CGT, on ne signale plus de grèves après les mouvements de mai et juin : « Le chômage est nul, la main-d’œuvre manque plutôt. » Aussi, malgré des craintes vis-à-vis d’éventuelles initiatives de la CGT, l’été 1919 commence bien avec une belle Fête de la victoire le 14 juillet, où s’expriment tout à la fois « patriotisme et confiance », note le Commissaire de police.

Quoi qu’il en soit, dès 1918-1920 naît une soif de mémoire et de commémoration tant le traumatisme de la guerre pèse dans les psychologies individuelles et collectives . La montée en puissance des concepts de commémoration devient un levier socio-culturel qu’il faut prendre en compte de jauger les éléments « immatériels » de la période de transition, notamment avec la maturation des projets de monument aux morts, en particulier à Bordeaux, tandis que la glorification d’événements ou de personnalités de la guerre s’exprime par l’attribution de noms de rue.

Cela dit manque une reconstitution de l’état d’esprit des Girondins, dont il faudrait détecter l’évolution après l’euphorie de la victoire et les espérances de la paix. L’exposition Aftermath. Art in the Wake of World War One, à la Tate Britain, en juin-septembre 2018, a par exemple reconstitué les tourments des artistes européens, partagés entre la description de l’horreur des champs de bataille, l’évocation des morts et des ruines : la construction d’une mémoire immédiate aura été portée par des sociétés meurtries, d’où des courants artistiques exprimant cette meurtrissure ou des mémoriaux en autant d’œuvres d’art eux aussi.

Il faudrait donc déterminer si les communautés d’artistes ou d’écrivains girondines ont participé à de tels courants de recréation de l’esprit de guerre, de dénonciation ou de description attristée, à mi-chemin entre un patriotisme partageant douleur et mémoire et un pacifisme dénonçant le bellicisme. Sur le champ de la culture, on devrait ainsi s’interroger sur l’héritage immédiat de l’intensité de la guerre dans les arts, les lettres ou la musique en Gironde même ou sur les débats et reportages publiés par la presse à propos des répercussions des événements militaires passés ou des négociations présentes.

6. Un moment de convergence nationale et girondine ?

Il faut déterminer comment les institutions ont pris en compte ce tournant historique : la Mairie de Bordeaux avec le passage de Charles Gruet (1912-1919) à l’industriel Fernand Philippart, celui du préfet Bascou (1914-1919) au préfet Arnault ; le Conseil général ; les élections législatives – avec notamment le cas de Georges Mandel (maire de Soulac en 1919, conseiller général de Lesparre en 1919 et même président du Conseil général en 1920) . L’étude des élections de 1919 (législatives les 16 et 30 novembre 1919 ; municipales, les 30 novembre et 7 décembre 1919 ; sénatoriales le 11 novembre 1919 ; cantonales les 14 décembre et 21 décembre 1919) et de la presse alimente ce processus historien.

En fait, c’est d’abord la démocratie intégrale qui est rétablie, puisque les processus électoraux avaient été suspendus depuis l’été 1914. Certes, comme le Parlement, les institutions départementale et municipales avaient fonctionné avec efficacité et pluralisme ; mais il est temps de revenir aux citoyens de la base et de construire les majorités parisienne et girondines aptes à infléchir les expertises et décisions dans cet immédiat après-guerre. La convergence est d’abord citoyenne : la victoire aura permis de sauvegarder le capital démocratique de la République (face aux « Barbares ») et les élections concentrées sur novembre et décembre 1919 constituent en elles-mêmes une consécration du régime né de la défaite de 1870.

La convergence est non seulement citoyenne, mais aussi spirituelle et plus banalement civique. Pendant la guerre, toutes les énergies et bonnes volontés se sont mobilisées pour les « bonnes œuvres », soigner les blessés – comme dans les hôpitaux auxiliaires, ceux de la Croix Rouge et de sociétés de bienfaisance (dont les Dames de France, catholiques, et l’Union des femmes de France, protestantes), complémentaires ou bénévoles –, aider les blessés et les soldats transitant par la gare, fabriquer des vêtements et des pansements, etc. Toutes religions et positions spirituelles confondues, l’arrière-front a été solidaire.

Une sorte de pacification des esprits est donc un héritage direct de ces années de guerre, après les tensions religieuses des années 1890-1900 autour de la laïcité et de la séparation de l’Église et de l’État. Une sorte de pacification civique résulte de cette convergence empirique : les catholiques, en particulier, ont retrouvé une place forte, voire une légitimité, aux côtés des communautés protestantes et israélites dans la vie de la Cité d’après-guerre, d’où le rôle clé du cardinal pour amplifier ce mouvement.

Cela dit, le congrès de la SFIO (ou Parti socialiste unifié) en avril 1919 voit la poussée de la gauche dure au sein du mouvement, autour notamment de Léon Blum . L’émergence d’une « ultra-gauche » communiste, inspirée peut-être par le bolchevisme russe, et le durcissement socialiste expriment, tout autant que la consolidation du syndicalisme autour de la CGT, les tensions au sein d’un peuple qui s’est dévoué au sein de la machine de guerre économique ou dans les armées et qui réclame peu ou prou une « juste » récompense de tels efforts et engagements. La Gironde n’échappe pas à cette poussée socialiste, voire aux rêves d’une « révolution sociale ».

L’unanimisme n’est pas, par conséquent, la règle, et célébrer le 1er mai 1919 constitue une sorte de contradiction revendicative après les manifestations de célébration de la paix, comme si une sorte de « guerre sociale » allait s’élever . Mais, une semaine avant, le 23 avril 1919, les parlementaires français votent la journée de 8 heures et font du 1er mai suivant une journée chômée (mais pas pour les années ultérieures). On est encore dans un moment de transition entre un après-guerre pacifié et un entre-deux-guerres de tensions sociales récurrentes. Il faut donc déterminer le degré de mobilisation de cette journée, marquée par une forte présence de travailleurs espagnols (10 %) dans le défilé bordelais .

Il faut oser enfin évoquer la convergence des épargnants au service de l’ultime étape de la guerre et de la Reconstruction, quand sont émis de nouveaux emprunts obligataires : le quatrième lancé pendant le conflit chevauche la date de l’armistice : il a été voté le 19 septembre 1918 et est placé entre le 20 octobre et le 24 novembre ; et le tout premier destiné à financer l’économie de paix se déploie en 1920. Les Girondins eux aussi ont été partie prenante de cette mobilisation de l’épargne, toutes opinions confondues au sein des couches bourgeoises aptes à y participer par le biais des banques nationales ou régionales. La convergence des esprits est stimulée par les campagnes d’affichage qui montrent autant de scénettes artistiques et patriotiques.

Conclusion
De l’après-guerre à un nouveau monde ?

In fine, il faudrait dépouiller toute la presse girondine, bordelaise et locale, analyser ses éditoriaux, mobiliser des témoignages épars dans les archives (correspondances, etc.) et scruter des rapports de police sur l’opinion afin de tenter d’apprécier la réalité profonde du sentiment des « gens », des citoyens dans leur vie courante, à propos de leur conception du monde au lendemain de cette guerre.

L’on ne sait évidemment pas qu’on s’engage dans un « entre-deux-guerres »… Aussi peut-on entretenir des illusions sur ce « nouveau monde » qui se dessinerait dans cet immédiat après-guerre : relancer le travail et l’économie, reconstruire sa famille – puisque la Gironde n’a rien à reconstruire matériellement contrairement aux régions touchées par les combats –,